Le référendum du 23 juin, qui a vu une majorité de britanniques voter pour le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, a été un choc pour les institutions européennes comme pour les Etats membres. Si l’objet du scrutin portait sur l’Europe, il apparaît toutefois que ce vote s’inscrit dans un profond mouvement de défiance des populations européennes vis-à-vis de leurs élites, que ce soit aux niveaux national ou européen. En outre, au-delà du défi démocratique, le départ d’un des leurs oblige les Etats membres ainsi que les institutions à s’engager pour lutter contre les divisions qui minent l’UE. C’est dans ce contexte particulier que la Commission puis le Conseil ont tracé en septembre les premières pistes pour relancer un projet européen bientôt soixantenaire.
L’usure des partis traditionnels européens
Alors que les douze prochains mois seront politiquement cruciaux dans de nombreux Etats membres, l’instabilité et la montée en puissance des courants antisystèmes et anti-européens semblent toucher l’ensemble des démocraties européennes.
En Allemagne se tiennent les élections fédérales en septembre 2017. Considéré comme un îlot de stabilité depuis la crise financière de 2008, le pays a assisté à l’émergence rapide d’un parti d’extrême droite, l’AfD, lors des élections régionales tenues en 2016 dans plusieurs Länder. Situation impensable l’année dernière, il a devancé pour la première fois de son histoire la CDU, le parti d’Angela Merkel affaibli par la gestion de la crise migratoire, en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, pourtant ancien fief de la Chancelière.
En France, tous les sondages placent Marine Le Pen, la présidente du Front National, au second tour de l’élection présidentielle de mai 2017. François Hollande est fragilisé au sein même de son parti et devra se soumettre aux primaires d’un Parti Socialiste profondément divisé. Aux Pays-Bas se tiennent les élections législatives en mars 2017, sous la menace d’une nouvelle poussée du parti d’extrême droite profondément anti-européen, le Parti pour la liberté de Geert Wilders.
En Autriche, l’élection présidentielle du 4 décembre 2016 constitue une chance réelle pour Norbert Hofer, chef du Parti de la liberté, de prendre le pouvoir : en mai 2016, un premier scrutin invalidé pour des vices de procédure, avait vu le candidat d’extrême droite être devancé au second tour de seulement 30.000 voix sur plus de 6 millions d’inscrits.
Le même jour, en Italie, Matteo Renzi organisera un referendum sur son projet de réforme constitutionnelle. Affaibli politiquement à l’issue des élections municipales qui ont vu le Mouvement 5 étoiles prendre de nombreuses villes au Parti Démocrate, le Premier ministre s’est engagé à démissionner s’il perdait le scrutin. L’Espagne est quant à elle sans gouvernement depuis plus de 9 mois. Une troisième élection générale en moins d’un an pourrait également se tenir en décembre prochain, probablement le 4…
Entre désunion et désillusion
En Angleterre, le vote en faveur du Brexit, a crûment montré que l’UE n’était pas immuable. De même, les années de crises ont considérablement pesé sur les relations entre les Etats membres, illustrant la fragilité de la construction européenne: la crise économique et financière a ainsi opposé les pays du Nord et du Sud de l’Europe tandis que la crise migratoire a étalé au grand jour les divergences entre les peuples européens d’Europe de l’Ouest et de l’Est. Sur les réponses à apporter à ces crises, le « couple » franco-allemand est resté trop divisé pour espérer être moteur.
De fait, le sentiment d’incapacité des dirigeants européens et nationaux à répondre à la fois aux défis globaux (mondialisation, concurrence des pays émergents, réchauffement climatique, terrorisme international, flux migratoires etc.) et aux attentes « locales » (emploi, éducation, intégration, sécurité, etc.), ont un effet d’usure à la fois sur les partis politiques traditionnels et sur les ressorts de la construction européenne. Sur fond de cacophonie entre Etats membres et entre les niveaux de responsabilité nationaux et européens, l’idéal d’une Europe vecteur de paix a perdu de sa force auprès d’une population qui n’a jamais connu la guerre. Les crises financière puis migratoire ont quant à elles émoussé l’idée d’une Europe de la prospérité et de la solidarité.
Lors de son discours sur l’Etat de l’Union le 14 septembre dernier, le Président de la Commission a dressé un constat particulièrement sombre d’une Europe désunie : « Notre Union européenne traverse […] une crise existentielle. […] Jamais encore, je n’avais vu un terrain d’entente aussi réduit entre nos Etats membres. […] C’est comme s’il n’y avait quasiment plus de point de rencontre entre l’Union et ses capitales nationales. […] Jamais encore, je n’avais vu des gouvernements nationaux aussi affaiblis par les forces populistes et paralysés par le risque de perdre les prochaines élections. Jamais encore, je n’avais vu une telle fragmentation, et aussi peu de convergence dans notre Union ».
Une Union à reconstruire
Face à ce diagnostic partagé, les institutions semblent vouloir contrer le procès en démocratie qui leur est fait en mettant les Etats membres face à leurs responsabilités. Ainsi, au lendemain du référendum britannique, le Parlement, le Conseil et la Commission ont chacun formellement demandé au gouvernement britannique de prendre en compte la volonté de son peuple et d’activer au plus vite l’article 50 du Traité sur l’Union européenne, qui permet d’ouvrir le processus de sortie d’un des membres de l’UE. Le maintien du statu quo malgré le vote constituerait en effet un argument de plus pour les partis eurosceptiques, affaiblissant davantage l’ensemble de l’édifice européen.
Le Sommet informel du Conseil qui se réunissait sans le Royaume-Uni à Bratislava le 18 septembre dernier avait pour objectif de relancer l’Europe post Brexit. Tout en souhaitant aplanir les différends qui ont récemment minés les relations entre Etats membres, notamment ceux relatifs à la gestion de la crise migratoire, les dirigeants européens ont confirmé leur souhait de répondre aux attentes des citoyens européens par une stratégie des « petits pas » selon trois grands axes concrets : la sécurité, la lutte contre le terrorisme et le développement économique, tourné notamment vers les jeunes.
Certains observateurs ont évoqué un sommet de Bratislava « raté » ou trop peu ambitieux. Conscients de la nécessité de trouver un nouveau récit rassembleur pour (re)légitimer la construction européenne, les gouvernants européens ont toutefois pris date pour l’année prochaine, alors que mars 2017 marquera le 60ème anniversaire de la signature du Traité de Rome. En attente de l’activation – ou non – du processus de départ de l’UE par les responsables britanniques, le temps semble être suspendu à Bruxelles. Jean Monet aimait à dire: « L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises ». L’enjeu est désormais d’éviter que ces crises n’emportent l’UE.
ARTICLE RÉDIGÉ POUR L’ASSOCIATION FRANCAISE DES SOCIÉTÉS FINANCIERES
LMD