Dix ans tout juste après les « non » français et hollandais au projet de constitution européenne, David Cameron, le Premier ministre britannique nouvellement reconduit dans ses fonctions, a confirmé le 27 mai dernier qu’il organiserait, d’ici à 2017, un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union Européenne (UE). Cette promesse de campagne ouvre la voie à une nouvelle séquence politique et économique à très haut risque pour lui, les autres chefs d’Etats membres et les institutions bruxelloises. Si aujourd’hui les risques de ce scrutin, effectifs et potentiels, semblent prédominer, les leaders européens n’auront d’autre choix que de trouver, ensemble, les clés pour faire de cette consultation une chance pour leurs pays et pour l’Union.
Le paradoxe britannique : des gains incertains aux regards des enjeux

David Cameron, proche des milieux d’affaires, est réputé en faveur du maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE. Le Premier ministre britannique conditionne néanmoins sa campagne pour le « oui » à une « réforme » de cette dernière, sur un certain nombre de points dont les contenus restent encore mal définis. Les questions liées à l’immigration, la place de la City par rapport à la zone euro, celle des Parlements nationaux vis-à-vis de la réglementation européenne ainsi que la « renationalisation » de certaines prérogatives européennes devraient figurer dans les discutions à venir.
Alors que la France et certains responsables de la Commission européenne ont déjà tracé des lignes rouges – comme le refus d’une modification des traités européens ou d’une remise en cause de la liberté de circulation des personnes –, l’issue des négociations reste très incertaine. Parallèlement, l’incertitude qui pèse également sur le résultat du vote britannique rend aujourd’hui envisageable la sortie de la 2ème économie et la 1ère place financière européenne hors de l’UE. Cette seule éventualité contraint les acteurs économiques à reconsidérer leur présence et leur évaluation du « risque pays » vis-à-vis d’un Etat considéré jusqu’alors comme la porte d’entrée privilégiée du marché unique européen.
Par ailleurs, alors que « l’Europe n’a jamais été aussi anglaise » selon un officiel de la Commission – du rabais budgétaire obtenu par Margaret Tatcher à l’élargissement rapide de l’UE sans approfondissement politique préalable, aux closes d’exemptions (‘opting out’) sur des projets européens majeurs comme l’espace Schengen ou l’euro, à la concurrence comme principale ligne directrice des institutions européennes ou à la langue anglaise, omniprésente – le moment choisi par les dirigeants anglais semble également paradoxal au regard de plusieurs initiatives lancées par la nouvelle Commission présidée par Jean-Claude Juncker.
En effet, que ce soit « L’Union de l’énergie », « le Marché numérique unique », « l’Union des marchés des Capitaux » (UMC) ou encore les négociations autour de l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis (TTIP), tous ces projets s’inscrivent dans la logique d’approfondissement du marché unique que l’Angleterre a toujours soutenue mais dont elle pourrait, en cas de « Brexit », ne pas pleinement bénéficier ni même en influencer le contenu. En particulier, alors que l’ensemble de l’infrastructure financière européenne est reconsidérée dans le cadre de l’UMC, cette mise à l’écart pourrait profiter aux places continentales au détriment de la City, dont 41% des exportations sont réalisées avec l’UE pour un excédent commercial annuel de plus de 22 milliards d’euros.
L’agenda économique des institutions européennes perturbé

Pour l’Union européenne, la tenue de ce vote remet crûment en question son existence en tant qu’ensemble stable et pérenne. Alors que l’euroscepticisme n’a jamais été aussi fort, la perspective de ce scrutin ouvre la voie à d’autres consultations populaires au sein des différents Etats membres. Pour les investisseurs, un nouvel arbitrage est susceptible de se réaliser non seulement entre les pays de l’UE en fonction de leur « europhilie » (quid de la Hongrie?) mais également sur la « zone Europe » et le marché unique en tant que tels.
Le manque de stabilité politique que ce vote induit pourrait ainsi miner l’attractivité d’un continent vieillissant, au moment même où la nouvelle Commission prône au contraire le besoin de stabilité – notamment réglementaire – depuis son entrée en fonction en novembre dernier. Celle-ci a en outre mis au centre de ses préoccupations la reprise de la croissance et de l’emploi par la relance de l’investissement de long terme qui s’est effondré depuis le début de la crise. Le plan « Juncker », tout juste adopté, ainsi que l’UMC ont notamment vocation à attirer les capitaux étrangers en Europe. Mais quelle crédibilité apporter à cette dernière, censée garantir une meilleure sécurité juridique pour les investisseurs, face à ce nouveau risque politique ?
Les leaders européens au pied du mur

Si aujourd’hui la question du référendum ressemble à un véritable casse-tête tant pour les dirigeants britanniques que pour leurs homologues européens, ce scrutin pourrait être, paradoxalement, une opportunité pour l’Union. En effet, en mettant l’ensemble des acteurs au pied du mur, le Royaume-Uni devrait contraindre ses partenaires à redéfinir le projet européen en lui redonnant du sens, 25 ans après le Traité de Maastricht, ratifié à une époque où l’UE ne comptait que 12 Etats membres. Ceux-ci ne pourront pas écarter d’un simple revers de main les demandes de David Cameron, aussi isolé soit-il. L’Europe, assumée, des « cercles concentriques », essentiellement fondée sur le marché unique, avec en son coeur une zone euro de plus en plus intégrée économiquement et politiquement, pourrait constituer un début de réponse.
Par ailleurs, il est peu envisageable que le Premier ministre britannique fasse campagne contre le maintien du Royaume-Uni en Europe. Les conséquences du « Brexit », en particulier sur son secteur financier, le risque de marginalisation du pays à la fois en Europe et sur la scène internationale, la menace d’un nouveau référendum en Ecosse sur son maintien dans le Royaume-Uni, devraient le conduire à adopter un discours pro-européen. Dans un pays où l’euroscepticisme est très prononcé, il devra user de pédagogie pour mettre en avant les avantages concrets de l’UE pour son pays.
Ainsi, ultime paradoxe, le Royaume-Uni qui n’a jamais caché son scepticisme vis-à-vis du projet européen pourrait devenir le catalyseur d’un nouveau départ. La ligne de crête est ténue mais les dés sont désormais jetés.

ARTICLE RÉDIGÉ POUR L’ASSOCIATION FRANCAISE DES SOCIÉTÉS FINANCIERES

LMD

Laisser un commentaire